Jan 3, 2017

Philippe Sollers sur la question des citations

Extrait de Philippe Sollers, « Les voyageurs du temps », 2009.

Les arriérés d’aujourd’hui, consommateurs colonisés de la bouillie littéraire anglo-saxonne, croient qu’on fait des citations pour briller, remplir la page, s’épargner un effort, alors qu’il s’agit d’un art très ancien et très difficile. Les écrits essentiels en sont pleins, le Talmud par exemple. Le subtil Walter Benjamin, expérimentateur de haschisch et auteur d’un « principe du montage dans l’Histoire », le définit ainsi :

« Les citations, dans mon travail, sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes, et dépouillent le promeneur de ses convictions. »

Il s’agit de franchir le cloisonnement machinal de la narration (de la « story »), d’abattre les séparations, de faire Un avec ce qui est Un : le surgissement lui-même. Au commencement est le Verbe de commencement. Cet art ancien se poursuit clandestinement de nos jours, et s’en plaindre prouve qu’on ne sait pas, ou ne veut pas, lire, voilà tout. L’œil n’entend plus, l’oreille ne voit plus, autant se réfugier dans l’abrutissement ciné-télé, c’est plus simple. Et voilà comment les romans familiaux, psychologiques, sociologiques, romantiques et sentimentaux, s’accroupissent aux étalages d’une ignorance de plus en plus évidente et encouragée.

En revanche, toute citation vivifiée, personnage lumineux de la comédie divine et humaine, peut être considérée comme un flash de résurrection. Où faut-il se situer pour flasher ? Problème.